Qu'est-ce qu'avoir de l'esprit ?

Le XVIIIe siècle, si expert en la matière, l’a défini comme "raison ingénieuse", "raison assaisonnée" , raison prompte. Il a insisté, avec Voltaire, sur les grains de sel discrets mais pinçants, les indirects chorégraphiques, les sautes logiques en accéléré de la mécanique spirituelle, habile à laisser dans l’implicite des pensées intermédiaires, à charge au bon entendeur de les rétablir. Manière d’atténuer le fait fondamental que l’esprit, tout comme la moquerie ou l’ironie, suppose une dimension agonistique, une agression par le rire, moins raide et cinglante que l’ironie, plus biaisée que le bon gros comique, moins faussement flegmatique que l’humour. Autres ingrédients obligés : un jeu raffiné avec la langue, ses finesses, ses vertus d’allusion, de double sens, ses perversions autonymiques ; une scénographie à plusieurs actants, pouvant se manifester sous deux formes : soit in vivo, dans une conversation ayant pour cadre un espace de socialité restreint, avec des femmes pour public, auxquelles cette escrime est destinée à titre de joute séductrice (mais qui la pratiquent en retour avec une égale agilité) ; soit virtuellement, quand l’esprit n’est plus mot d’esprit conversationnel mais jeu étincelant du texte, transposé du salon dans cette société virtuelle qui unit auteur et lecteur.
José-Luiz Diaz. "Avoir de l'esprit". L'Année balzacienne 2005/1

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