La sonnette

Je me suis souvenu par hasard du son de la sonnette de la porte du magasin de mon père. C'était un "dring" tout simple. En s'ouvrant, la porte agissait sur un petit levier qui envoyait alors une impulsion électrique à un minuscule battant qui venait heurter une clochette, fixée au mur dans l'arrière magasin, à un rythme très rapide et aussi longtemps que le levier était actionné. L'arrière magasin était une petite pièce où mon père, qui était opticien, avait son bureau et quelques instruments très impressionnants pour mesurer la vue des gens. Mon père utilisait ce bureau pour passer ses commandes aux fabricants de verres et de montures de lunettes et pour accomplir divers travaux administratifs. C'est sur ce bureau, du reste, que trônait l'unique téléphone ("le 164 à Chinon" était notre numéro, que nous avons gardé longtemps, jusqu'à ce que les opératrices soient remplacées par des machines automatiques et que le numéro s'allonge et je me souviens que pour appeler nous décrochions le téléphone et disions quelque chose du genre: "Bonjour Mademoiselle, je voudrais le 445 à Angers dans le Maine et Loire, s'il vous plaît" ou "pourriez-vous me passer PASSY 24 35 à Paris s'il vous plaît?"). Pendant longtemps nous n'eûmes que ce téléphone là, un gros poste de bakélite noir, très lourd, dans l'arrière magasin, et les clients qui par hasard se trouvaient là pouvaient assister aux conversations téléphoniques privées et familiales à deux ou trois mètres à peine, d'autant qu'au téléphone on parlait fort. Nous n'avions pas d'intimité familiale en ce temps là, nous habitions un tout petit espace imbriqué dans le commerce de mon père, entre le magasin, l'arrière magasin et l'atelier, trois pièces dont deux étaient condamnées tout l'hiver pour absence de chauffage. Au-dessus de la boutique nous avions bien sûr des chambres à coucher mais l'une d'elle était connectée au magasin, en dessous, par une trappe grillagée (un grillage épais et amovible) destinée au début à faire profiter la chambre du chauffage du magasin et par la suite à surtout écouter ce qui se passait en dessous. La sonnerie de l'entrée résonnait donc dans toute la maison, j'ai dû l'entendre des centaines de milliers de fois et pourtant son souvenir, éteint jusqu'à aujourd'hui, ne m'est revenu qu'après un effort de mémoire.

2 commentaires:

Sylvain a dit…

Pas le 19, mais le 164 !!

JR a dit…

hum, je corrige.