Faits:
Inadaptation

Pour cet homme l'ordinateur c'est une machine et il s'y entend avec les machines, c'est un scientifique, rompu à une démarche intellectuelle scientifique. Il a toujours été capable de comprendre le fonctionnement de toutes les machines auxquelles il a eu affaire. Il a bricolé des frigidaires et des machines à laver, des chaudières et des machine-outils. Il a fabriqué des tas de choses de ses mains. Il comprend instantanément à quoi sert ce joint, là, ce tuyau, cette valve, cette goupille, cette vis, comment ça bouge, comment ça tient, comment il faut s'y prendre pour bricoler. Il comprend bien la mécanique et il a des talents manuels indéniables, des gestes fins, précis, il est patient et concentré, appliqué. Il va sur ses soixante dix ans mais son problème ne date pas d'hier. Il se sent largué, laissé sur place, il ne sait pas d'où vient ce sentiment, ça le perturbe. Il n'a jamais eu tendance à remettre ses opinions en question, surtout ce qu'il pense de lui-même. Il n'a jamais eu une vision très réaliste de lui-même et de ses capacités. Il n'est pas porté sur l'introspection. Un ordinateur c'est très peu de mécanique, c'est de l'électronique. Et ça fonctionne avec des programmes informatiques. Et là, il est démuni. Ses structures mentales se révèlent incapables de s'adapter à cette façon de penser. Une façon de penser qui n'a rien de mécanique, qui fonctionne par métaphores, dès le début, dès la conception des programmes on fonctionne par métaphore, on manipule des objets virtuels, on gère des relations entre ces objets, des hiérarchies. Devant quelque chose qu'il ne sait pas faire avec un ordinateur il réfléchit en mécanicien. Il n'a jamais compris les métaphores utilisées en informatique pour assouplir les relations entre l'homme et la machine, ce qu'on appelle les interfaces utilisateurs. Là où bien des gens comprennent intuitivement comment manipuler les programmes de leurs ordinateurs, lui, il sèche. Et comme il apprend plus difficilement que par le passé il sèche encore et toujours, il n'avance pas. Il est patient, il essaye, mais en vain la plupart du temps. Pour faire quelque chose avec un ordinateur il y a des procédures, toujours les mêmes mais adaptées à la tâche. Copier, tirer, coller, cliquer, déplacer etc. Une chose après l'autre, une chose entraînant l'autre. Imparable. Une logique particulière qui lui est impénétrable. Quand il a assimilé une procédure (à force de la répéter) il est incapable de l'adapter à un autre cas de figure, il n'a pas l'intuition pour. Et ça c'est rédhibitoire. Sa mémoire lui fait un peu défaut aussi, elle n'est plus aussi performante qu'avant, il a du mal à apprendre des choses nouvelles. Il vit beaucoup sur ses acquis et sur son passé. Il rappelle toujours son expérience, même souvent à tort et à travers, même au risque d'ennuyer son auditoire. Avec une machine il lit le mode d'emploi, avec un programme informatique non. Quand on lui dit que la solution à son problème est dans le mode d'emploi il ne va pas la chercher. Il n'a jamais l'idée d'aller chercher la solution à son problème sur Internet, non plus, elle y est la plupart du temps pourtant, et facile à trouver. Mais pour trouver la solution à un problème il faut déjà le modéliser dans sa tête un tant soit peu. Et là ça coince. Il voit des gens qu'il prenait pour des mi-portions intellectuels s'en tirer bien mieux que lui dans ce domaine. Ça l'agace. Il ne comprend pas pourquoi, lui, il n'y arrive pas, lui qui a toujours été compétent pour tout, il se retrouve devant une énigme et c'est inadmissible.

1 commentaire:

grossmann a dit…

excellent post. Je n'y avais pas pensé avant mais Je connais en revanche un homme jeune pour qui c'est absolument l'inverse (je dois a vérité de dire que j'en connais un autre qui est génial dans les deux)