lettre de New York City

Cher lecteur,

C'est encore une magnifique journée ici à New York, il a fait beau et chaud (30°C), et cette journée n'est pas encore terminée au moment où j'écris à la petite table de ma chambre de moine au Pod, calme, fenêtre grande ouverte, juste le bruit blanc régulier des climatisations de l'immeuble et quelques rumeurs venant de la rue (une sirène de temps en temps que les services d'urgence, police, pompiers et ambulances, adorent faire rugir, un klaxon, ici les gens adorent klaxonner pour un oui pour un non bien que ça soit interdit). Je devais aller à Brooklyn avec l'ami RJ mais j'ai calé, je me suis décommandé pour passer la journée dans le sud de Manhattan, je retrouverai RJ et Kathleen ce soir pour diner. Je ne suis pas parti très tôt, c'est mon avant dernier jour ici — je pars demain soir à 23h30 — et j'avais envie de profiter lentement du cadre de mes vacances. La big waitress rousse du dinner où je prends mon petit déjeuner, qui m'appelle 'darling' ou 'sweetie', le Starbucks du Citycorp qui domine l'avenue et d'où l'on peut observer les passants.

Je devais avoir l'air un peu bizarre cet après-midi à Greenwich Village, car un type dans la rue m'a apostrophé:
— "Hey! You look confused!
— Not at all, I just ramble and look at things
— Oh! Okay then!"
Gentillesse et serviabilité naturelle des Américains. Voilà qui n'arriverait pas à Paris, où tu peux, lecteur, quasiment tomber raide devant la foule sans que personne ne s'en émeuve (oui j'exagère un peu). On peut toujours dire que cette amabilité des Américains ne va pas bien loin et que ça ne les engage guère mais ça rend le monde effectivement plus doux et plus civil.

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Alignements



Ici beaucoup de gens portent la kippa. Il y en a de toutes les sortes, des grandes, des petites, des noires très sobres, certaines ont des caractères hébreux dessinés dessus, d'autres des décorations colorées. Personne ne cache sa kippa. Bien sûr on ne voit guère ça à Paris, c'est l'une des choses qui me semblent très inquiétante dans l'ambiance en France ces temps-ci, les juifs n'osent plus porter ostensiblement leurs signes religieux de peur d'offenser ou d'être pris à partie. Misère de la France et crépuscule du respect et de la fraternité et montée de la judéophobie rampante. Je ne crois pas que notre état, comme le clament des gauchistes qui en fait pensent à une prophétie auto-réalisatrice, deviennent peu à peu un état policier. Loin de là. Mais ce que je trouve inquiétant, vois-tu, lecteur patient, c'est cette sournoise remontée de la judéophobie, un certain antisémitisme qui ne dit pas son nom, qui est nourri par le conflit israélo-arabe et qui est de plus en plus prégnant dans les mentalités, comme un virus mental. Je suis très inquiet de ça et je ne sais pas comment lutter contre. Il faut bien sûr s'opposer au racisme quel qu'il soit, à toutes les discriminations, mais ceux qui en veulent aux juifs aujourd'hui devraient savoir que quand on s'en prend aux juifs un jour, on s'en prend aux autres minorités rapidement ensuite.

Cette gentillesse et cette amabilité des américains (je généralise un peu trop, certainement, mais suis-moi un instant, cher lecteur, sur cette voie un peu glissante, for the sake of the argument) cache certainement aussi un système social féroce et une âpreté au gain absolument terrifiante. Si les serveurs dans les restaurants, les vendeurs dans les magasins sont si aimables et font comme s'ils se souciaient réellement de ton bien être, cher lecteur, c'est aussi parce qu'ils ne sont payés que par le pourboire que tu vas laisser si tu es satisfait du service, ou sur un pourcentage des ventes réalisées. Si tu es serveur dans un restaurant qui n'a pas de clients ou vendeur d'une boutique sans chalands tu es cuit! Pas un rond! Tu es souvent obligé de prendre un second travail pour joindre les deux bouts, d'autant que tout ici t'incite à consommer et consommer plus. La société est dure ici, il ne faut pas l'oublier. On est bien mieux protégé en France ou en Europe en général. C'est notre avantage... et c'est aussi un bon moyen de se laisser aller!

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On Broadway


J'en parlais l'autre jour avec Y et C, qui étaient du même avis que moi et plus tard avec RJ et Kathleen — tout de même, comment ne peut-on être admiratif du peuple Américain et de son histoire. Une histoire faite d'immigrants venus des quatre coins du monde, des gens pauvres en général (pour quitter son pays il faut bien que, soit la pauvreté y soit insupportable soit qu'on y soit persécuté en raison de sa religion ou de ses origines). Bien sûr, je t'entends dire, lecteur, "il y a eu l'esclavage" mais il y a eu aussi Lincoln et la guerre de Sécession. Des immigrants venus du monde entier avec l'envie que leurs enfants aient un meilleur sort qu'eux, des gens travailleurs, entreprenants, des pionniers. Ils ont bâti en 200 ans la première puissance de la terre, le pays le plus riche et une démocratie quasiment exemplaire avec ça. Avec des défauts, des inégalités, des horreurs (les indiens chassés de leurs terres, l'esclavage dans le sud, l'âpreté du capitalisme effréné) mais aussi une énergie incroyable, des ressources de génie et d'inventivité formidable... Quel pays, quel peuple!

Bref, j'ai passé l'après-midi à Greenwich Village et à SoHo. SoHo devient de plus en plus snob, les boutiques de luxe et les grandes franchises mondiales de la fringue de luxe tiennent le haut du pavé maintenant, ils restaurent les vieux immeubles si typiques et si beaux mais le caractère particulier de SoHo disparaît chaque année un peu plus. C'est un peu triste. Mais sans eux les immeubles de SoHo disparaîtraient certainement. À propos cher lecteur, on écrit SoHo avec un H majuscule au milieu pour le distinguer du Soho de Londres et aussi parce qu'ici ça veut dire South of Houston, non la ville texane mais Houston Street.

Demain, dernier jour, c'est passé trop vite encore une fois.

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3rd avenue