dans l'attente que les mots viennent...

Dans l'attente que les mots viennent – car toujours ils reviennent, finissent par revenir –, il me faut prendre leur abandon en patience, ne pas les effaroucher surtout lorsqu'ils arrivent, sur la pointe des pieds ou en sabots, lorsqu'ils s'approchent en rampant, se tiennent là, interdits, puis s'enhardissent, se mettent à sourdre goutte à goutte, puis à couler ou déferler, à lentement me submerger. Il faut rester à leur écoute, tout abandonner lorsqu'ils sont là : ils ne font que passer, et n'en font qu'à leur tête. Si vous ne les saisissez au vol ils tourneront le dos, détaleront de toutes leurs menues mille pattes sur le carrelage bleu blanc de la cuisine : jamais ils ne vous attendront. Vos injonctions n'y peuvent rien, ils ne tiennent aucun compte de vos désirs, de l'agenda de votre vie, apparaissent à leur gré, lorsqu'on ne les attend plus ; parfois dans le métro, au café, dans la rue, chez le coiffeur ou au supermarché ils décident qu'il est temps. Il faut être muni de papier pour les attraper à l'instant même, les saisir dans leur moire, les écouter, et prendre note sous leur dictée, en suivant leur allure infernale, clopinante ou athlétique, course de fond ou vol à voile.

Fréderic-Yves Jeannet - "Voyager léger"

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